L’époque moderne est marquée du sceau de la mobilité, de la fluidité et du changement (Bauman, 2000). La « singularité de la mobilité » (Montulet, 2005, p. 138) peut faire oublier la diversité de ses formes et de ses fonctions qui ne véhiculent ni les mêmes représentations ni les mêmes valeurs. Ainsi, Bauman (Ibid.) rappelle que la mobilité demeure connotée négativement lorsqu’elle concerne certaines populations, telles que les sans-abris et les gens du voyage, deux communautés que les politiques cherchent à sédentariser. La sédentarité est donc présentée comme une valeur moderne. Pourtant, la liberté de circuler ou d’en interdire la possibilité constitue un symbole de puissance ; ceux et celles qui n’en disposent pas voient leur mobilité contrainte, réglée, codifiée, surveillée. Dès lors, si la mobilité est valorisée, c’est entre autres parce qu’elle n’est accessible qu’à une partie de la population (Ahmed, 2004, dans Sheller et Urry, 2006). Dans le même temps, et dans un mouvement quasi contradictoire, les politiques ont intérêt à favoriser la mobilité (Bauman, 2000). Les crises géopolitiques et la massification des moyens de transport à bas coûts (Rosa, 2010) ont considérablement intensifié et popularisé la mobilité depuis plusieurs années, en mettant en place, par exemple, des bourses de mobilité pour les étudiant·e·s. Enfin, en restreignant la liberté de mouvement physique des individus, la pandémie de COVID-19 en 2020 a mis en évidence le caractère précieux de la mobilité et le rôle, certes imparfait, que les outils numériques pouvaient jouer pour atténuer les effets négatifs du confinement.
Mais qu’entend-on précisément par « mobilité » ? Lévy et Lussault, chercheurs en géographie sociale, la définissent comme « l’ensemble des manifestations liées au mouvement des réalités sociales (hommes, objets, matériels et immatériels) dans l’espace » (2013, p. 623). Cela inclut donc toutes traces de circulation, d’habitation, de consommation, etc. Selon ces chercheurs, la notion de mobilité renvoie au déplacement physique, mais aussi aux idéologies et aux technologies qui l’accompagnent. Un « mobility turn » (Sheller et Urry, 2006) a par ailleurs été invoqué dans la recherche en sciences sociales, indiquant une conception renouvelée de ce que peut être la rencontre avec l’autre et de l’étonnement interculturel (Barbot, 2010). Ce changement de paradigme donne lieu à un nouvel imaginaire de la mobilité, si ce n’est à une mobilité imaginaire.
Depuis peu, la mobilité a connu des évolutions profondes dans ses formes : quand elle n’est pas partagée ou écologique, elle se réalise de manière virtuelle. Devant son écran, l’étudiant·e Erasmus+ 2.0 peut voyager et vivre « une expérience européenne sans quitter sa salle de classe1 ». Urry (2005) considère ainsi que la mobilité contemporaine induit une nouvelle manière de repenser « les connexions multiples et complexes entre déplacement physique et modes de communication, de plus en plus dématérialisés qui semblent créer de nouvelles fluidités ». Les outils connectés (téléphones, montres, tablettes) sont devenus des agents indispensables de nos déplacements et ils s’intègrent dans la texture même de nos vies mobiles en devenant des extensions de nos corps (Purkarthofer, 2019). Par exemple, par le truchement de la personne du « migrant connecté », Diminescu et Loveluck (2014) se sont intéressés à la complexification sociale et temporelle de l’expérience des migrant·e·s induite par les outils numériques, en particulier le téléphone intelligent. L’étudiant·e international·e est en outre devenu la figure de l’individu mobile et connecté, et le héraut de la mondialisation heureuse (Guichon, 2020). Ainsi, quelles que soient les formes et motivations de la mobilité, le numérique intervient pour faciliter, augmenter ou gêner, et mettre en question le rapport des individus et des groupes aux environnements sémiotiques dans lesquels ils évoluent et qu’ils ont à interpréter et à produire.
La mobilité a une incidence à la fois sur la façon dont nous élaborons un nouvel environnement sémiotique et sur comment nous interagissons avec et au sein de celui-ci. Elle influence également nos pratiques littératiques multimodales (Canagarajah, 2017), c’est-à-dire la façon dont nous construisons et mettons en œuvre des ressources plurilingues et plurisémiotiques qu’Azaoui (2025) réunit dans un répertoire pantosémiotique2. Dans cette perspective, nous proposons dans ce volume de parler d’une littératie mobilitaire multimodale. Celle-ci recouvre la capacité d’un individu à construire du sens tandis qu’il se meut et s’émeut dans un nouvel environnement. Cette littératie implique la faculté d’interpréter cet environnement en prenant en compte les degrés d’étrangeté qu’il comporte, de sémiotiser les déplacements identitaires qu’il occasionne, et de mobiliser les ressources culturelles, numériques et langagières multimodales aux moments opportuns. Si l’on applique cette réflexion à la discipline de la didactique des langues dont sont issus les deux directeurs de ce volume ainsi que la plupart des contributeurs·trices, au moins deux défis majeurs se dessinent. Le premier consiste à réfléchir aux moyens de favoriser la construction d’un répertoire littératique permettant aux apprenant·e·s de s’orienter dans une diversité de situations de communication, au-delà du cadre scolaire. Le second défi renvoie à la nécessité d’outiller éthiquement la mobilité – en ligne comme hors ligne – des citoyen·ne·s-apprenant·e·s (Ollivier, 2022). Il s’agit alors de développer une conscience sociale, politique et sémiotique affinée, en cohérence avec les perspectives critiques ouvertes par les recherches sur le paysage linguistique (Malinowski, Maxim et Dubreil, 2021).
Dans ce volume, le terme « mobilité » est donc entendu comme hyperonyme de tout phénomène de déplacement d’individu ou de groupe, virtuel ou physique. La mobilité est comprise « comme un imaginaire articulant un rapport au temps, à l’espace [géographique et social], et la recherche d’une transformation existentielle » (Barrère et Matuccelli, 2005, p. 56). Ce volume de Multimodalité(s) réunit dans cette perspective un ensemble de textes qui traitent du lien entre mobilité et littératie, et plus globalement de la question de la littératie mobilitaire multimodale.
Toutes ces contributions ont recours à une approche qualitative, qu’elle s’inspire d’une démarche ethnographique/sociolinguistique ou d’une analyse des interactions (en ligne ou hors ligne, entre individus ou avec l’environnement sémiotique). La mobilité est envisagée sur une échelle à la fois spatiale et temporelle (la mobilité est alors considérée de manière ponctuelle ou continue). Ces façons d’appréhender scientifiquement la thématique donnent lieu dès lors à une diversité de données à partir desquelles la question des mobilités peut être analysée, quel que soit l’ancrage théorique ou épistémologique : photographies de paysages sémiotiques plurilingues, corpus vidéo et sonores, échanges multimodaux via diverses applications et plateformes, séance de débreffage ou dispositif de « photo-langue ».
Les contributions incluses dans ce volume sont organisées selon trois axes. Dans un premier axe intitulé « Mobilité et paysages sémiotiques plurilingues », l’article de Danièle Moore, Sara Arias Palacio et Linda Beddouche, ainsi que celui de Brahim Azaoui, s’intéressent à l’expérience sensible des paysages linguistiques lors de balades urbaines en Colombie-Britannique ou de randonnée sur un tronçon espagnol du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Moore et ses collaboratrices se penchent sur la façon dont les chercheuses interagissent avec les lieux et les espaces plurilingues traversés, et comment ceux-ci entrent en résonance avec leurs propres histoires linguistiques et font naitre des réflexions sur la (dé)colonisation. À partir de marches ethnographiques et de productions multisensorielles, leur contribution interroge ainsi le potentiel du paysage linguistique pour articuler pratiques artistiques, équité et réflexions décoloniales en didactique des langues. Azaoui, quant à lui, propose une lecture du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle, un paysage linguistique singulier dans lequel les marcheurs-scripteurs interviennent en laissant des traces (politiques, religieuses, poétiques ou communautaires) pour eux-mêmes et pour les marcheur·euse·s qui leur succéderont. En s’inscrivant dans une sociolinguistique de la mobilité, il documente l’expérience des paysages sémiotiques plurilingues et étudie les enjeux sociétaux et identitaires qu’ils produisent et dont ils sont le reflet.
Le deuxième axe, « Mobilité étudiante internationale et outils numériques », regroupe la contribution d’Alessandra Keller-Gerber et Marie-Françoise Pungier, ainsi que celle de Jean-François Grassin. Les premières reviennent sur le dispositif du « photo-langue » qui propose à des étudiantes japonaises en mobilité en France d’utiliser photographies et traducteurs automatiques pour exprimer leurs impressions de voyage dans la langue cible. Bien que ce projet ait suscité des retours mitigés de la part des participantes, il invite à repenser l’apprentissage linguistique pendant un séjour, même pour des débutants. Grassin, quant à lui, se penche sur les pratiques hybrides de littératie telles que mises en œuvre par des étudiants lors de l’organisation d’une visite de la ville de Lyon. Il questionne l’intégration de la littératie spatiale en didactique des langues. Grâce à une étude de cas portant sur une visite de Lyon, il montre comment carte et échanges multimodaux favorisent la coconstruction de savoirs.
Enfin, le troisième axe, « Mobilités connectées virtuelles et in situ », rassemble les articles de Fanny Hervé-Pécot et Elisabeth Richard d’une part, et de Marie-Pierre Labrie d’autre part. Dans leur article, Hervé-Pécot et Richard font état d’une expérimentation dans un monde virtuel conçu pour favoriser l’expérience de mobilité des étudiant·e·s internationaux·ales qui viennent à l’université de Rennes 2. Grâce à une analyse interactionnelle de ce campus virtuel, les autrices montrent comment ce type de dispositif peut contribuer à augmenter les compétences de communication et d’interaction de ces étudiant·e·s et à promouvoir ainsi leur agentivité dans le pays hôte. Le travail de Labrie, qui conclut ce volume, explore la mobilité connectée des élèves québécois dans l’apprentissage des arts plastiques et du multimédia. Il met en lumière la manière dont leur littératie multimodale peut se développer grâce à un dispositif de création intégré au réseau social éducatif Edmodo. L’autrice y esquisse les fondements d’une pédagogie émergente, ancrée dans le corps, l’affect et la sensorialité.
Les différents textes rassemblés dans ce volume permettent d’approfondir la notion de littératie mobilitaire multimodale. À une époque où les fondements de nos sociétés sont ébranlés par la combinaison d’une accélération technologique sans précédent et de mouvements de populations continus, il devient essentiel d’apprendre à interpréter les supports plurisémiotiques et plurilingues, à se situer et à s’orienter dans des environnements à la fois en ligne et hors ligne. Cela suppose non seulement de savoir mobiliser ces ressources pour construire son propre parcours — un parcours à la fois singulier et ouvert à l’altérité et à la diversité, mais de développer également la capacité d’accueillir et de reconnaitre ces manières hétérogènes de construire du sens.
Azaoui̇, B. (2025). Du répertoire plurilingue au répertoire pantosémiotique. Contribution à une provincialisation de la langue. Dans N. Auger (dir.), Méthodologies et pratiques des classes multilingues. Lambert Lucas.
Barbot, M. (2010). Voyages de formation interculturelle et étonnements. Le Journal des psychologues, 278, 44-48.
Bauman, Z. (2000). Liquid modernity. Polity Press.
Barrère A. et Martuccelli D. (2005). La modernité et l’imaginaire de la mobilité : inflexion contemporaine. Cahiers internationaux de sociologie, 1(118), 55-79.
Canagarajah, A. S. (dir.) (2017). The Routledge Handbook of Migration and Language. Routledge, Taylor & Francis Group.
Diminescu, D. et Loveluck, B. (2014) Traces of dispersion: Online media and diasporic identities. Crossings: Journal of Migration & Culture, 5(1): 23–39.
Guichon, N. (2020). L’étudiant international : figure de l’individu mobile et connecté. Le Français dans le monde – Recherches et applications, (68), 158–169.
Lévy, J. et Lussault, M. (2013). Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés. Belin.
Malinowski, D., Maxim, H. H. et Dubreil, S. (dir.) (2021). Language Teaching in the Linguistic Landscape. Springer.
Montulet, B. (2005). Au-delà de la mobilité : des formes de mobilités. Cahiers internationaux de sociologie, 118(1), 137-159.
Ollivier, C. (2022) Empowerment : contraintes socio-interactionnelles et stratégies. Pour le développement d’une littératie actionnelle critique en didactique des langues. Recherches en didactique des langues et des cultures, 19(1). https://doi.org/10.4000/rdlc.10585.
Purkarthofer, J. (2019). Using Mobile Phones: Recording as a Social and Spatial Practice in Multilingualism and Family Research. Forum: Qualitative Social Research, 20(1), Art. 20, http://dx.doi.org/10.17169/fqs-20.1.3110.
Rosa, H. (2010). Accélération : une critique sociale du temps. La Découverte.
Sheller, M., et Urry, J. (2006). The New Mobilities Paradigm. Environment and Planning A: Economy and Space, 38(2), 207-226.
Urry, J. (2005). Les systèmes de la mobilité. Cahiers internationaux de sociologie, 118(1), 23‑35. https://doi.org/10.3917/cis.118.0023.
Multimodalité(s) se veut un lieu de rassemblement des voix de toutes les disciplines qui s’intéressent à la littératie contemporaine.
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